LE CAUCHEMAR AMERICAIN

Les émeutes de Baltimore exposent une nouvelle fois le problème que l’Amérique contemporaine est incapable de résoudre depuis plus de cinquante ans.

Baltimore hier, Ferguson cet été, Oakland il y a dix ans, Los Angeles il y a 30 ans… La question Noire reste le plus grand défi que doit relever les Etats-Unis. Depuis que les Afro-Américains ont obtenus la déségrégation et l’égalité des droits dans la loi dans les années 50 et 60, l’application dans les faits pose problème. Le pragmatisme anglo-saxon (le communautarisme est institutionnalisé) et l’illusion de l’American Dream n’y changent rien : il y a un malaise. Certains Noirs continuent de se sentir au mieux comme des citoyens de seconde classe ou au pire constamment en danger. Paranoïa ? Peut-être pas. Fin novembre on a tous vu la vidéo ahurissante d’un policier tirant sur Tamir Rice, un enfant noir de 12 ans qui jouait avec un pistolet factice. Que penser de la vidéo dévoilée début avril d’un homme abattu de huit balles dans le dos ? On voit le policier lui passer les menottes, alors qu’il agonise au sol. C’est un meurtre froid et calculé.  Que penser de l‘harcèlement que subit l’homme qui a filmé les policiers étrangler Eric Garner à Staten Island ? Il y a également la thèse, pas si fumeuse, de l’introduction du crack dans les quartiers Noirs dans les années 80 avec la complicité de la C.I.A. Sans aller aussi loin, Russel Simmons le magnat du Hip-Hop pas connu pour son avis tranché sur la question raciale note dans son autobiographie Life And Def que dans son quartier à majorité noire à Hollis dans le Queens la vente de drogue se faisait au grand jour. Que penser du dérangeant livre d’Angela Davis Are Prison Obsolete qui décortique le système carcéral aux Etats-Unis ? Elle conclut que ce système été conçu pour maintenir en esclavage principalement les Noirs et les minorités. Coïncidences étranges des villes comme Philadelphie ou Chicago ferment leurs écoles et ouvrent quasi simultanément des complexes de prisons. Enfin, comment ne pas penser que les crimes (viols, meurtres, agressions, mutilations, culture de la haine de soi) perpétrés durant quatre siècles d’esclavage n’ont pas laissé de séquelles ? Aux Etats-Unis, tout cela est balayé d’un revers de la main : « les Noirs doivent prendre leurs responsabilités ! » « Pourquoi les autres communautés se sont-elles intégrées sans problèmes ? »  « Arrêtons avec la repentance ! » Oui, cela fait penser à notre beau pays… Après tout au dernier recensement, les Noirs ne représentaient que 13,2 % de la population. Pourquoi cette minorité est-elle toujours « source d’ennuis » ? Et puis bon sang, il y a Michael Jordan, Denzel Washington, Jay-Z, Oprah Winfrey et depuis 2008 Barack Obama un président Noir élu par une majorité de Blancs.  Aujourd’hui  l’Amérique est dans une société post-raciale. Oui, en théorie, le racisme n’existe plus aux Etats-Unis.

Les faits prouvent le contraire. Depuis la fin des mouvements civiques chaque fois que la communauté Afro-Américaine est confrontée à une situation traumatisante elle réagit de la même manière depuis presque cinquante ans : elle descend dans la rue. Après la mort de Martin Luther King en 1968, lors de la crise des bus scolaires à Boston au milieu des années 70, durant les émeutes de Miami en 1980 après la mort d’Arthur McDuffie mort suite à des blessures infligées par des policiers reconnus non-coupables, en 1991 après l’affaire Rodney King à Los Angeles, à Cincinatti en 2001, suite à la mort de Timothy Thomas assassiné par des policiers, en 2009 à Oakland après la mort d’Oscar Grant… Presque tous les dix ans, ça explose. Le seul recours pour une partie de la population dans la plus grande démocratie du monde est de tout casser dans la rue. C’est préoccupant. Hier à Baltimore, dans le Maryland se joue un énième épisode du cauchemar américain. Comme d’habitude les circonstances exactes de la mort de Freddy Gray sont floues. Samedi 25 avril, plus d’un millier de personnes avaient déjà manifesté à Baltimore pour marquer leur colère et leur frustration après le décès du jeune homme de 25 ans. Il est mort d’une fracture des vertèbres cervicales, une semaine après avoir été interpellé et placé en garde à vue pour possession d’un couteau. Hier le peuple a parlé. Comme d’habitude, il y a eu les appels au calme des pasteurs, de la maire de la ville et même des créateurs de la série culte The Wire. Comme d’habitude le pouvoir a envoyé la garde nationale, aspergé de gaz lacrymogène les manifestants et jeté l’opprobre sur quelques pilleurs. Cela ne peut raisonnablement plus durer.

Quelle solution ? A court terme on espère déjà un procès équitable. Dés vendredi, la police de Baltimore a reconnu ses torts. Six policiers ont été suspendus après la mort du jeune homme. Et à long terme ? Une commission de vérité ou de réconciliation comme en Afrique du Sud ? L’Amérique est-elle prête à affronter son pire cauchemar ? Pas sûr.

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5 réflexions sur “LE CAUCHEMAR AMERICAIN

  1. […] a le CV d’un rappeur du début des années 2000. Il est le pur produit de l’American Nightmare. Son père meurt assassiné dans une sombre histoire de deal alors qu’il a cinq ans. Sa mère […]

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  2. […]  Attention, le communautarisme à l’américaine n’est pas la panacée : loin de là.  La récente actualité montre qu’une chaîne de télévision dédiée  n’est pas la réponse à tout les maux. En […]

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  3. […] Américains lorsqu’ils évoquent la situation des Noirs aux Etats-Unis utilisent le terme de « cauchemar américain ». Là-bas il y a quatre siècles de frustrations, de violences et de non-dits  auxquels ils ne […]

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  4. […] Ce n’est pas une impression : c’est pire ! Le chômage chez les Noirs est en hausse, les écoles ferment et on ouvre toujours plus de prisons. La situation financière des Noirs n’a jamais été aussi déplorable. C’est toujours difficile pour nous par exemple d’avoir accès aux crédits ou de monter un business. Il répète souvent la phrase « je suis le président de tout les Américains ». Ok et bien je suis un Américain aussi et je n’ai pas l’impression que tu sois pour nous tous.  Tu choisis simplement quelques personnes que tu avantages. J’ai l’impression qu’il n’est pas le président qu’il avait promis qu’il allait être. […]

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  5. […] fois, “comme tu es avec nous tu es ‘good’. Rien ne va t’arriver.” Ce tableau du vrai cauchemar américain (“Young, black and just don’t give a fuck” comme disait Sticky Fingaz.) nous horrifie. Kidd […]

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