[INTERVIEW] LA CLIQUA : CONÇU POUR DURER

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photo de MarOne

La subtile différence entre influence et plagiat, le marché français, leurs projets solos et le concert anniversaire des vingt ans de Conçu Pour Durer  au Trabendo ce 1er Juillet.  Kohndo, Rocca et Daddy Lord C se sont lâchés ! 

Vingt ans. Et seize jours exactement. En 1995 La Cliqua présentait le EP Conçu Pour Durer le 14 juin 1995. Dés l’intro, avec sa boucle de cuivres et le scratch de Keith Murray qui rappe « I represent my click like a 4 pound » c’est une gifle. L’utilisation de samples de soul, des scratchs avec des phrases de Jeru ou de KRS…  Conçu Pour Durer à l’époque réduit musicalement la distance qui sépare le rap français du « grand frère américain ». Derrière le micro Daddy Lord C, Rocca, Kohndo, Egosyst de Coup d’État Phonique et Raphaël soufflent un vent nouveau sur le rap en français.  Leurs flows chaloupés, leurs tournures de phrases et leurs identités prouvent avec brio durant les 30 minutes de ce EP que le rap sait sonner en français. Pour célébrer l’ anniversaire de ce projet Kohndo, Rocca et Daddy Lord C, dans le cadre du festival Paris-Hip-Hop  se retrouveront sur scène demain 1er Juillet au Trabendo.

Lorsqu’on est fan d’un groupe, et qu’on est jeune, on s’imagine que les membres sont les meilleurs amis du monde unis pour la vie. Le destin de N.W.A, A Tribe Called Quest, EPMD,  Naughty By Nature, Mobb Deep ou chez nous NTM, Ministère A.M.E.R, Idéal J… montre que c’est plus compliqué que cela. Alors imaginez avec des artistes comme le O.G Daddy Lord C, Kohndo la force tranquille et l’incandescent Rocca… Ajoutez à cela une industrie du disque frileuse et un public qui ne comprendra pas directement le collectif parisien… Certains membres ont arrêtés  (Egosyst et Raphaël)  et puis les autres se sont lancés dans des carrières solos respectables. C’est la vie. Vendredi dernier, au milieu d’eux trois je me suis de nouveau senti comme un fan. Bien sûr j’avais déjà eu l’occasion de les interviewer ou de les rencontrer séparément mais là c’était diffèrent. Je suis debout dehors derrière la Caserne de Reuilly avec Kohndo, Daddy Lord C et Rocca comme dans un cypher à l’époque ? « Comprenez mon émotion »  comme disait le sanguinaire Mobutu !  J’ai malgré tout un peu essayé de les pousser dans leurs retranchements avant d’être rapidement noyé par leurs boutades, leurs précieuses infos et leurs avis tranchés. Il y a probablement des moments où j’aurai pu rebondir, relancer ou même les contredire. Ce sera peut-être une prochaine fois. Rocca le feu, Kohndo l’eau – mais assez chaude –  et Daddy Lord C dans le rôle du grand frère bienveillant ont l’air heureux d’être ensemble. Ils se chambrent, se congratulent, finissent les phrases et rient ensemble comme lorsque je l’imaginais en les écoutant avec mon walkman Aïwa. J’ai voyagé vingt ans en arrière et j’espère que vous apprécierez la balade.

Je vais vous poser une question stupide…

Rocca : Ne la pose pas alors !

Si si j’ insiste. Je viens de vous observer durant la conférence de presse et vous êtes tous les trois très différents…

R : De taille aussi ? (Rires)

Daddy Lord C : Réunir des solistes et faire un groupe c’est compliqué. Sachant que chacun vient d’horizons différents. On s’est réunit comme les X-Men (NDLR : les super héros américains, pas le super duo français) pour faire La Cliqua. Cela fait vingt ans qu’on est là.

Il y a quelques années, il y a eu une tendance nostalgique dans le rap français. Je sais que notamment toi Rocca cela t’agaçait…

R : « C’était mieux avant » cela veut dire que ce que l’on fait maintenant n’a pas de valeur : ce n’est pas bien ! Ce qui est intéressant dans ce qu’on a accompli avant ce sont les fondations solides. Tout ce que l’on peut poser au dessus est également bien. Les gens disent peut-être « c’était mieux avant » parce qu’ils sont nostalgiques et ne se retrouvent pas dans le nouveau message véhiculé par le Hip-Hop actuel. Or nous avons évolué. Évoluer ça ne veut pas dire changer. C’est ce que fait l’homme lorsqu’il est sain d’esprit au sinon il stagne.

DLC : Ce qui me saoule c’est lorsqu’on dit « c’est mieux maintenant ». C’est faux !  J’ai un texte où je dis :  « je connais et respecte le côté hardcore d’un jeune mais méfie-toi de ce vieux qui porte encore un jean »

(Rocca et Daddy Lord C éclatent de rire.)

Ton avis Kohndo ?

Kohndo :  » Je ne vais pas me la jouer façon nostalgique mon rap est tourné vers le futur mais reste authentique. «  Je crois que c’est juste ça. Quand des jeunes viennent me demander mon avis sur leur musique mon devoir c’est de leur dire : tu continues et tu travailles. Nous avons des repères différents. Chacun évolue.  Ce n’est pas une question de nostalgie et je comprends la nouvelle génération. Quand tu es jeune tu n’as pas envie de t’habiller comme ton père et c’est normal. Je sais apprécier ce qu’il y a de bien dans la nouvelle génération.

DLC : « Gamin si tu vas bien, ça fonctionne c’est qu’on t’as vacciné. Ceux qui ont pris à la donne deviennent des hommes qui ne vont pas badiner ! »

(Éclat de rire général)

Je vais un peu faire l’avocat du diable. On accuse les « petits » d’imiter la scène de Chicago mais on pourrait aussi vous accuser à l’époque d’avoir « fait » du Bootcamp Click…

R : Non !

Même vos looks étaient très New York…

DLC : Je suis influencé par les bons, mais ce que je rappe dans mes textes est la réalité de ce que je vis ! Je ne suis pas une pâle copie !

K: Tous les morceaux de La Cliqua lorsque tu les écoutes sont singuliers. Ecoute Conçu Pour Durer…

R : …Il n’y a pas le flow de Rakim et Nas : c’est nos flows à nous !

Ce n’était pas un peu influencé par le Boot Camp Click ?

R : C’est nos flows ! C’est les gens qui nous ont collé des étiquettes ! Notre étiquette c’est La Cliqua ! On ne copiait pas les flows de New York ! Ce n’est pas comme certains aujourd’hui qui ont le même flow que Migos !

K: Je pense qu’il ne faut pas confondre influence et copie.

DLC : Si tu dis ça de nous qu’est-ce que tu penses de ce qui se passe aujourd’hui ? Faut arrêter !

K: Que tu sois en progression et que effectivement tu commences par copier au départ car tu as besoin de bosser ton projet, ton style cela me paraît tout à fait normal. La vraie question c’est pourquoi sortir ton projet à ce moment là ? Pourquoi ne pas attendre est au moins acheminer vers ton propre délire ? C’est ça qui nous a différencié des autres. Lorsque nous sommes arrivés à l’époque beaucoup de gens disaient : ils sont dans leurs propres délires.

R : Il ne faut pas oublier non plus que n’avions pas de base. On n’allait pas rapper comme NTM ! Ils existaient déjà ! On n’allait pas rapper comme IAM ? Ils avaient un accent marseillais ! On écoutait du rap américain, mais même si nos sons étaient un peu influencés, c’étaient nos flows et nos textes. Aujourd’hui c’est les mêmes placements, les mêmes flows et parfois les mêmes textes ! Nous on ne faisait pas ça !

Ok. Je continue de faire l’avocat du diable. Un petit peu dire aujourd’hui : « je ne me reconnais plus dans la musique de Booba et Rohff du coup je regarde ce que fais Migos ou Lil Durk ».

K : Est-ce que c’est le bon moment pour sortir ? Et pourquoi le public n’écoute pas directement Chief Keef ou Migos ? C’est ça la vraie question, l’usurpation est là ! C’est le fait de prétendre que l’on est une personne qu’on est pas. On rentre dans une sorte de malhonnêteté intellectuelle. Ce n’est pas moi en tant que rappeur et artiste qui doit juger ça. Que le public fasse son boulot aussi ! Lorsque vous validez ça, vous validez le mensonge ! J’estime qu’un artiste a le cheminement qu’il veut. Par contre en tant qu’auditeur j’estime qu’il y a des trucs que je ne peux pas valider. C’est malhonnête intellectuellement.

R : Pas seulement intellectuellement : il n’y a aucune création musicale. Ils font du rap américain en français ! J’ai vu dans des clips ou des pochettes d’albums en France des gestes de gangs de Chicago ! C’est quoi ces conneries ? Tu ne vas pas te faire un tatouage de la M18 si t’es pas de la M18 ? Tu peux être influencé par LA mais te mets pas un tatouage d’une larme si t’as pas tué quelqu’un !!

K : Là il y a un vrai problème d’identité. Il faut que nous en tant que grands on donne des cartouches à nos jeunes pour qu »ils sachent d’où ils viennent et qui ils sont.

Quelle est votre motivation pour vous remettre sur scène ?

K :On est toujours sur scène !! Un moment il faut comprendre ça : cela fait vingt ans que l’on fait des concerts ! Je fais trente à 40 concerts par an !

Je veux dire tous ensemble…

K : Voilà, là c’est autre chose ! (Rires)

DLC : Déjà on va faire celui-là !

K : Parce qu’on aime se faire plaisir.

R : C’est les gens qui nous ont appelé : « s’il vous plaît revenez » ! Nous on est actifs. Aujourd’hui les gens sont des moutons. Ils veulent voir et écouter ce que les grands médias leurs servent. Ils ne se disent pas qu’il y a une alternative à tout ce qu’ offre les mass médias. Même en boîte ils vont aller voir le DJ et le faire chier à lui demander un morceau entendu à la radio ! Ferme ta gueule : c’est un DJ et il est en train de te faire découvrir de la musique.

K : C’est pas un jukebox !

R : Ben oui ! En ce moment je suis confronté aux nouveaux médias français. Cela fait quinze ans que je ne vis plus ici mais bon je me disais que c’était quand même le pays de l’art et de l’ouverture d’esprit. Les médias me disent que mon album est « spé ». C’est quoi « spé » ? « Spécial » ? C’est bien, c’est ce que je veux ! Je ne veux pas proposer la bouse de vache que l’on sert dans toutes les radios ! « Oui mais c’est spé alors on ne va pas le mettre ». Ben alors c’est quoi ton média ? Va prendre l’enveloppe que te propose le bicraveur de rap, ferme ta gueule et arrête de dire que tu fais du rap !

DLC : Dis que tu fais du business !

R : Oui et arrête de me qualifier « spé » et ferme ta grosse gueule de prostituée. Tu es en train de te donner pour de l’argent. Arrête de coller des étiquettes à des artistes car tu ne connais rien à l’art. Demain tu vas aller vendre des gaufres ou des pizzas mais moi je continuerai de faire de la musique ! Cela fait vingt ans que je suis là !

K : C’est une des choses qui nous différencie du marché américain. Du moins c’est ce que j’ai pu constater : là-bas on te demande d’être différent. En France dés la maternelle on t’apprends à faire comme tout le monde. On ne t’apprends pas à être différent à être toi même. On devrait quand même valoriser cette idée là. Un moment c’est un peu le serpent qui se mord la queue. Par exemple on ne peut pas reprocher au rap de véhiculer des clichés alors que quand justement il y a des gens qui proposent d’autres visions du monde on refuse de les diffuser. C’est là où chacun doit jouer son rôle. Nous, notre rôle est de proposer des choses nouvelles. En face on aimerait avoir des médias qui soient prêts à assumer leurs rôles :  montrer ce qu’il y a de nouveau et ce qu’il y a de diffèrent. Là-dessus on va tous y gagner. Économiquement non plus ce n’est pas intéressant : si tu ouvres un magasin et que tu vends la même chose que ton voisin tu ne vas pas avancer. Or en France au niveau artistique on ne propose que ça : des copies. Il y a vingt ans d’histoire de rap mais il n’y a qu’une seule radio qui émet à l’échelle nationale ? C’est quand même dingue ! Moi je suis « trentenaire avancé » et bien qu’est-ce qui se produit ? Je n’ai pas ma radio !

DLC : Tous les gens de ma génération que je connais n’écoutent plus de rap. Le 1er juillet on va faire un concert, ce sera rempli de gens qui n’écoutent plus de rap. Grâce à internet ils savent que les merdes, pas tout en général, que l’on passe à la radio ne représentent pas toute l’offre.

R : A notre grande surprise on a aussi dans notre public des gars de 18 ans et 19 ans qui connaissent nos morceaux. Malgré le boycott médiatique dont ta parlé Kohndo, avec le temps, tu peux faire ce que tu veux…Tu ne peux pas cacher le soleil avec un doigt ! Il arrivera toujours dans ta face ! Nous ne sommes pas les seuls…

DLC : Tu ne peux pas cacher le soleil avec un doigt : il a tout dit !
(Éclat de rire général)

R: Malgré internet, la promotion, les dessous de table…Un moment donné les mecs s’aperçoivent que c’est faux. Ils veulent voir la vérité : des artistes comme nous. On revient en groupe parce qu’on nous appelle ! On vient aider les gens.

DLC : On est là en mission pour le seigneur. (Rires)

Pouvez-vous me parler de vos projets solos respectifs ?

R: J’arrive avec un album Bogota-Paris qui est terminé. Il y a vingt ans de carrière dans cet album. Tu vas ressentir les influences des pays où j’ai vécu. Contrairement à beaucoup je ne suis pas un touriste fiscal. Je vis dans l’endroit où je travaille. C’est pour cela que j’ai rappé pendant dix ans en espagnol parce que je vivais dans cette culture. J’ai un nouveau répertoire que malheureusement mon public francophone ne connaît pas. J’ai estimé qu’il était grand temps de réunir mes deux publics sur un projet. C’est mon premier album en deux langues : ce n’est pas de la traduction à la Julio Iglesias ou du Sacha Distel ! Si t’aimes manger épicé vient écouter mon album, c’est loin d’être de la bouffe Mac Do. ça va te nourrir. Tu vas te sentir frais, tu vas te sentir fort et tu vas apprendre quelque chose. J’espère que les gens comprendront cette proposition musicale que j’apporte. Je les amène vers quelque chose de très rap et aussi de très diffèrent. A la fin de l’album, il n’y a plus du tout d’influence nord américaine. Tu vas entendre mes influences et ce ne sera pas copié de Pharrell ou je ne sais quoi : c’est du Rocca !

DLC : En ce moment il y a clip qui tourne avec le fameux artiste qui s’appelle Daddy Lord C qui s’appelle A L’ancienne. Et justement ce n’est pas un son « à l’ancienne ». Dés qu’on écoute on comprend que ce n’est pas un titre à l’ancienne. C’est une première parce que La Squadra n’a jamais fait de clip : c’est un double clin d’ oeil.

Ton projet solo ?

L’album s’appelle le Dad. Un album brut qui fait un clin d’ oeil aux années 90 et à ce qui se fait aujourd’hui. Il y en a pour tout le monde : pour la jeunesse et ceux qui connaissent le son. Quelqu’un qui est dans le rap depuis plus de vingt ans c’est un connaisseur, celui qui est là depuis deux ans est encore en train de découvrir. C’est un album plus brut qui peut tourner dans les salles de boxe ou dans les block parties.

Et toi  Kohndo?

Mon prochain album, le quatrième s’appellera Intra Muros. Je viens de commencer une collaboration avec une boite qui s’appelle Modulor qui est partenaire du projet. Après huit ans d’expérience dans l’univers carcéral j’avais envie d’écrire un album qui nous questionne sur le fait d’être enfermé. Je ne voulais pas du tout écrire un album sur la prison alors j’ai construit une histoire à travers le regard d’un taximan africain. C’est un peu comme cela que me sens : quelqu’un d’assez isolé avec un regard d’africain sur ce monde européen. Dans l’album je traverse la ville, je traverse le monde de la nuit, je rencontre des mecs de quartier, je rencontre des nanas…L’idée est de faire le lien avec le Hip-Hop des 90’s et celui de 2015. J’ai continué mon évolution musicale, au niveau du texte et du flow et je ramène une énergie un peu nouvelle. Après avoir fait Soul Inside, où je travaillais sur toutes mes influences soul et jazz je voulais vraiment à une essence très très Hip-Hop.

Tout cela avec mes connaissances de l’arrangement. Sur cet album je suis directeur artistique, je réaliste 80 % des instrus…C’est trés particulier parce que tu vas le prendre comme un album de Boom bap mais les structures et la façon d’arranger sont inédits.

R: On ne perd jamais les bases. Lorsque tu vas écouter mon album, celui de Daddy et celui de Kohndo tu vas ressentir nos influences et où elles ont évoluées. Chacun de nous essaye de ramener cela dans la musique. On ne peut pas construire quelque chose de nouveau si on n’a pas…

DLC : La base !

R : La chance que nous avons eu c’est d’avoir grandi ensemble en tant que musicien. Nous ne sommes pas en train de changer, nous sommes en train d’évoluer.

DLC : Lorsque tu écoutes nos projets solos tu vas te rendre compte qu’il y a des choses qui se ressemblent. Nous sommes d’univers différents mais de la même constellation.

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