10 POINTS pour en finir avec la « guerre » de générations dans le rap.

Dans le petit monde du rap américain le torchon brûle depuis un petit moment entre l’ancienne et la nouvelle génération. Suite à l’excellent article publié par les camarades de Yard, j’ai décidé de donner mon point de vue en 10 points. Même si on ne m’a rien demandé. 

1. Les « jeunes » ne feraient plus de rap.

C’est le truc du moment. Les jeunes artistes comme Desiigner, Lil Uzi Vert ou Lil Yachty refusent l’étiquette de « rappeurs ». Eux, seraient des « artistes » ou des « rock stars ». Super.  Ecrire des mesures de rap ne serait donc pas de l’art. Comment leur en vouloir quand leur idole Kanye West (comme c’est rapporté dans l’article de Yard) déclarait la même énormité en 2008, durant la promo de son album 808 & Heartbreak  ? Dans son cas ce n’était évidemment pas de l’ignorance mais plutôt de l’ego…. Mr West  (pour avoir travaillé avec des pointures comme Common, Jay-Z, Pusha T, Beanie Sigel ou Mos Def) sait mieux que personne qu’écrire du rap est un exercice difficile.  Nas qui parle du point de vue d’une arme dans I Gave You Power, Pharaohe Monch qui décline tout un album sur le thème  du Post Traumatic Stress Disorder, l’introspection de Scarface,  les récits de Too $hort, les métaphores d’Andre 3000,  les inventions lexicales de E-40, les punchlines de Lil Wayne,  l’interprétation d’un Cee-Lo Green… Ce n’est pas de l’art ?

2. Le rap aurait changé ? 

Non. Il a constamment et beaucoup évolué mais il n’a pas changé. Le basket de Julius Erving à Lebron James en passant par  Larry Bird, Magic Johnson, Michael Jordan, Iverson ou Kobe a évolué. Mais le jeu reste le même. Les changements de rythmiques, les nouveaux flows (comme Das Efx ou Fu-Schickens  dans les années 90 ou Migos il y a quelques années ) font partie du rap. Travailler sur les cadences comme le font Future ou French  ou le chant comme Slick Rick, Biz Markie ou le groupe PM Dawn dans les années 90 font partie du rap.  Pourquoi vouloir absolument diviser cette musique ? Pourquoi le « trap » serait-il devenu un nouveau genre musical ? Petit rappel : le trap est le gangsta rap d’Atlanta mis en musique par DJ Toomp.  Trap Muzik de T.I est sorti en 2003. Pas en 2016.  Le crunk de Lil Jon était à l’époque encore une autre branche de la famille du rap. Comme le drill de Chicago, le hyphy d’Oakland, le B-more de Baltimore  ou celui de 2 Live Crew de Miami… Le rap est une musique riche dont la voix du MC, le principal instrument, s’adapte aux différentes rythmiques.

3. Les années 90 sont fondatrices.

Mon camarade Mehdi Maizi rédacteur en chef de l’ABCDR du Son réfute le terme « âge d’or ». En gros, selon lui ce n’est que de la nostalgie. Il n’a pas tort car tout n’était pas bon dans les années 90. Il y avait  LUI  ou LUI qui d’ailleurs est peut-être le vrai père du « mumble rap » ! Observons froidement les faits. Au début des années 90, la côte ouest démarre avec trois albums majeurs d’Ice Cube. On a ensuite la naissance puis l’explosion du  G-Funk avec The Chronic de Dre puis Doggystyle de Snoop Dogg. Enfin, il y a la montée en puissance, la consécration puis la fin tragique de Tupac Shakur. New York durant cette décennie a enfanté Biggie (deux classiques), Nas, Jay-Z, The Fugees  et les neuf membres du Wu-Tang. Dans le South, New Orleans impose deux gros labels et deux écoles de  rap qui vont influencer toute la région.  C’est aussi durant cette décennie que les business du Hip-Hop avec Puffy d’un côté et Suge de l’autre, puis Dame Dash, Birdman, Master P et les autres a vraiment explosé.  Avant eux, à part Russel Simmons et J.Prince à Houston  il n’y avait pas d’executive issus de cette culture aux manettes. C’est sur la base de ces  quelques faits (il y en a encore beaucoup d’autres) que ces années sont fondatrices du « rap game ».  Enfin, on parle d' »‘âge d’or » pour évoquer cette période car beaucoup de fans de cette époque se sont se sont forgés une identité avec le Hip-Hop. Dans les années 90, le Hip-Hop proposait un look,  une attitude et un regard diffèrent sur le monde. Le Hip-Hop était dans un sens porteur de plein d’espoir. C’était presque une utopie. Ce rêve n’existait pas dans les années 80 et s’est, selon moi arrêté au milieu des années 90.

4. Les artistes des années 90 respectaient-ils leurs aînés ?

Les  grandes stars des années 80 comme RUN DMC,  Dr Dre et surtout LL Cool J se sont bien maintenues durant les années 90. Certains comme The Fresh Prince (alias Will Smith) , Queen Latifah ou Ice Cube vont explorer avec succès d’autres expressions artistiques. Les autres (comme Rakim, Big Daddy Kane, Kool G Rap, Kool Moe Dee ou Public Enemy) vont perdre de la popularité mais seront toujours respectés. C’est finalement normal, ils sont presque (RUN-DMC sont nés en 64.  Jay-Z est né en 69.  Rakim, Kool G Rap et LL Cool J en 68.  Nas en 73, 50 Cent et Cam’ron sont nés en 76)  dans la même tranche d’âge.  Aujourd’hui le « clash » se joue entre la génération des « parents du rap » et celle des « enfants du rap ».

 

5. Les « vieux » ne sont pas tous aigris.

Ebro Darden, animateur de la matinale et ancien PD ( pour « Program Director » wesh alors) de la radio new yorkaise Hot 97 n’est heureusement pas le porte parole de tous les quadras. En plus de faire très mal son métier (plusieurs fois il reçoit des artistes sans même connaître leurs actualités) il se met constamment en avant (Cipha Sounds qui partageait l’antenne avec lui l’a surnommé « MeBro ») et se sent toujours obligé de faire la leçon à ses jeunes invités. Le parfait contre exemple est l’animateur  Sway CallowayDans son morning show sur Shade 45, tout le monde peu importe son âge est accueilli avec respect et à droit à une interview correcte.  L’entretien avec Lil Bibby qui à l’époque n’avait que 19 ans est un modèle du genre. Sway y est bienveillant, intelligent et pas forcément complaisant.  La fameuse intervention de Snoop qui « critique » le flow de Migos a fâché beaucoup de gens. D’abord, il faut remettre ses propos dans le contexte. Un moment dans cette discussion de plus de 20 minutes (à voir ICI)  avec le G-Unit, Snoop regrette que le Hip-Hop soit formaté et que tout le monde imite les artistes  du South.  Le OG estime que chaque artiste doit être original.

 

6. Les jeunes ne sont pas tous des « branleurs ».

Evidemment. Dans cette nouvelle école  (des moins de trente ans) j’ai d’abord répertorié la catégorie des « fayots ». Ce sont des rappeurs qui comme Joey Badass, Mac Miller, Your Old Droog  ou le jeune Bishop Nehru qui a leurs débuts reproduisaient un format  (instus et flows) des années 90. Ensuite on trouve les très bons élèves. Ce sont les  J. Cole, Kendrick Lamar, Young ThugMeek Mill, le sous-estimé Big K.R.I.T, Vince Staples, Tyler The Creator, Travis Scott, Chance The Rapper et dans une certaine mesure YG. Ils proposent une musique de leur époque qui malgré tout « parleaux vieux ».  Puis, dans le fond de la classe se trouvent les  » dissipés ».  Ce sont les A$ap Ferg, Lil Uzi Vert et surtout DesiignerOn accroche à leurs gimmicks ou leurs énergies. Parmi eux il y a aussi les voix de la rue comme 21 Savage ou Kodak Black . Par exemple ce dernier confiait dans le podcast de Taxstone que son titre No Flocking (écrit à l’âge de 17 ans) était un moyen de dénoncer le  « Flakka » une drogue synthétique aux effets foudroyants qui ravage la Floride. Enfin, cette nouvelle école peut se vanter d’avoir déjà trois superstars : A$ap Rocky, Wiz Khalifa et bien sûr Drake qui pulvérise tous les records.

7. La compétition (et la nostalgie ?) est inhérente au Hip-Hop.

Dans cette culture,  il n’y a pas de place pour les numéro deux. Souvent pour cela les rappeurs  décident de « tuer le père ». Quelques exemples ?  Young Thug  qui a démarré sa carrière en vénérant Lil Wayne (ici il confie rêver de signer chez YMCMB)  en avril dernier a fini par provoquer son idole en sortant sa mixtape Carter 6 .  Wayne, dix ans plus tôt s’en prenait à l’alors retraité Jay-Z  dans le titre Beat Without Bass avec Frekey Zekey.  En 2010,  l’alors nouvelle école de L.A  (Jay Rock, Nipsey Hussle, Glasses Malone, Crooked I et Bishop Lamont) critiquait l’omniprésence des plus vieux (surtout Ice Cube) et menaçait même de sortir une mixtape No Country for Old Men.  Enfin,  comment oublier l’épique battle entre le fougueux jeune Canibus et le déjà légendaire LL Cool J ? La nostalgie ou l’immobilisme n’est pas un phénomène récent.  I Used To Love H.E.R  le classique de Common sorti en 1994 était une déclaration d’amour au Hip-Hop de la fin des années 80. En 2006 Nas consacrait tout son album (avec le controversé titre Hip-Hop Is Dead) à la soi-disant  fin du rap.  Dernier exemple ? Le magnifique clip What They Do des Roots  (réalisé par Charles Stones III) en 1996 qui avec humour fustigeait les clichés du rap et regrettait la fin du « vrai » Hip-Hop.

En septembre dernier, on a franchi une nouvelle étape. Dans une vidéo Lil Yachty  (regardez ICI)  se moque de 2 Pac  et  affirme que Drake est meilleur que Pac et Biggie. Beaucoup ont crié au sacrilège. Moi, le premier. Difficile d’entendre ce genre de propos lorsque l’on sait ce que ces deux artistes  représentent pour cette musique. Est-ce que les jeunes artistes de rock crachent sur Jim Morrison ou John Lennon ?  Les nouvelles pointures du dancehall se moquent-ils de Bob Marley et Peter Tosh ?  Lil Yachty se fiche de ces considérations. Lorsqu’il est né, ces deux icônes étaient déjà mortes. A la limite pour lui, Pac et Biggie représentent la musique de ses parents !  Primo, on sait tous ce que l’on pensait de la musique de nos parents lorsqu’on était adolescent. Secundo, heureusement qu’il n’y avait pas de caméra pour enregistrer nos opinions sur la musique. Il n’empêche…Avec Lil Yachty la frontière entre la compétition et parfois l’irrévérence et l’ignorance a-t-elle été franchie ?  

 

8. Le rap n’a pas d’échelle de valeurs.

Beaucoup de rappeurs, aux Etats-Unis, comme en France estiment que le rap devrait avoir des codes.  Je me souviens d’une interview de Nessbeal  qui martelait que « le rap français devait avoir une douane ».  Une sorte de comité qui validerait les chansons des uns et des autres. Un programme impossible à appliquer. Le rap est je pense la seule discipline du Hip-Hop où finalement tout est autorisé. Je ne suis pas un grand spécialiste du break, mais je sais qu’il y a des fondamentaux qu’il faut maîtriser si l’on se prétend breaker. Même chose si on veut être reconnu en tant que « vrai » DJ ou « vrai » graffeur. Paris Hilton et autres « celebrity Dj’s » ont le droit de « mixer » mais il ne viendrait à l’idée à personne de les  mettre au même niveau que des DJ chevronnés comme DJ Jazzy Jeff, DJ Clark Kent ou même DJ Khaled.  Or, dans le rap tout semble permis. Tout ne serait qu’une question de goûts,  de ventes de disques, de buzz ou de sensibilités. Est-ce dû à un manque de culture, de références, ou même d’amour pour cette musique  ? Parfois lorsqu’on lit certains médias (comme Complex, Pitchfork ou The Fader) porter aux nues certains genre d’artistes (comme Lil B, Riff Raff etc)  et systématiquement  dénigrer ou ignorer des MC comme Talib Kweli ou d’autres dans son créneau on est en droit de s’interroger.  A contrario, cette absence de codes, n’est-il pas ce qui permet à cette musique de toujours rester « fresh » ?

 

9. Les « jeunes » vivent une époque formidable.

Avant excepté Andre 3000, Kool Keith et quelques autres, les rappeurs avaient plus ou moins tous le même uniforme.  Aujourd’hui, le rap s’est affranchi de (presque) tous les  codes. Le look (Young Thug porte des robes, Kanye met des jupes, Wiz porte des pantalons slims, Lil Uzi a des cheveux verts….) , les influences, les attitudes… Tout est toléré.  Les progrès de la technologie ont également facilité beaucoup de choses. L’enregistrement de la musique, les collaborations entre artistes, la réalisation et la publications de clips sont accessibles à tous et plus rapides. Les fans de rap aussi sont gâtés. Ils ont littéralement le monde aux bouts de leurs doigts. En deux clics on peut regarder l’interview de son artiste favori sur Youtube puis écouter sa musique ou même découvrir des artistes en errant sur Soundcloud. A l’époque on devait patienter tout les mois pour lire les interviews dans The Source ou XXL. Il fallait avoir des sérieuses connections (et un bon portefeuille) pour se procurer des mixtapes de DJ ou des bootlegs de ses artistes favoris. Aujourd’hui all you need is one phone.

 

10. Nous vivons une époque formidable !

Nous (les « vieux ») profitons aussi des progrès de la technologie. Pouvoir se replonger dans des anciens épisodes de Yo MTV Rap, (re) découvrir des clips à l’ancienne, remettre la main sur une mixtape, écouter des podcasts (comme le Combat Jack Show de Reggie Osse ou Juan Epstein de Rosenberg et Cipha Sounds) , revoir des documentaires…Quelle chance ! L’existence de ce « débat » réaffirme la richesse du rap.  Drill, trap, boom bap, cloud…. Il y en a vraiment pour tous les goûts.  Enfin et c’est à mes yeux le plus important cela témoigne de  longévité et de la  popularité de notre chère musique.

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